13.01.2012
L'araignée
Petit insecte se déplaçant sur huit pattes, l’araignée ne dispose ni d’ailes, ni d’antennes, ni de dents. Ceci ne l’empêche pas d’être un prédateur ingénieux et redoutable, s’adaptant à tous les milieux écologiques et régulant les écosystèmes. Ses chélicères – crochets où réside le venin – lui permettent d’inoculer son poison pour attendrir sa proie et la lyser, c’est-à-dire la dissoudre. Cet arthropode n’absorbe effectivement que des liquides. Généralement insectivore, il secrète de la soie et enroule son repas des fils ainsi élaborés, ce qui en facilite l’ingestion. Mais la soie est aussi utilisée pour tisser une toile – la singularité de l’araignée – véritable place de jeux accueillant l’ensemble des activités de ce petit animal à la fois malin et prudent.
La toile permet au petit arachnide de se déplacer en toute sécurité. Tendue en hauteur, hors de portée des prédateurs, le réseau de fils donne de la quiétude à sa mobilité. De plus, ce réseau amplifie ses migrations et élargit sa géographie. En quelque sorte, l’araignée construit sa propre infrastructure de transport, ses propres lignes téléphériques, elle s’ouvre au monde et à l’altérité. La toile, dont la solidité s’explique par sa propriété élastique, fait également office de piège à insectes. Une mouche peu prudente, d’une vue médiocre, prise dans ses filets gluants, fera le festin du soir. On peut dès lors en déduire que l’araignée est un animal pragmatique qui rationalise ses efforts et optimise les usages de sa toile. L’habilité et la subtilité sont ses qualités intrinsèques principales.
Mais l’araignée ne campe pas sur ses acquis – elle se sait constamment exposée à la vue des prédateurs – et préfère se réfugier dans une cachette à proximité de la toile. Une petite cavité murale, la fente d’une planche, le repli d’une feuille ou tel autre orifice sécurisant sera désigné comme abri de fortune. Elle apparaît dès lors empreinte de circonspection et de prévoyance, d’humilité. Elle est consciente de ses faiblesses et de la puissance de ses détracteurs, elle incarne ainsi une certaine forme de sagesse.
Toutefois, par son aspect fragmenté, ses yeux et ses pattes multiples, l’araignée apeure, effraie et horripile. Elle tend des pièges, il faut s’en méfier. Son absence est pire que sa présence : rien n’est plus angoissant qu’une toile d’araignée sans araignée. On se sent suivi, observé, traqué. De plus, solitaire et nocturne, cet animal prête le flanc aux pires soupçons, une sorte de réfugié politique cagoulé, malintentionné, malveillant et répréhensible. L’étrangeté de ses mouvements provoque des frissons.
Tout ceci lui vaut bien des reproches, si bien qu’on préfère lui régler son compte d’un coup de savate que de subir ses tortures psychologiques. L’araignée est constamment rejetée, repoussée et destinée à vivre dans les ghettos. Un tel comportement, basé sur la peur subjective de l’insecte, est indigne d’esprit. Du moins, il dénigre les qualités respectables de l’animal, il le déshumanise. Or, seule son apparence extérieure est rebutante. Si sa culture est sibylline, elle n’est pas inexplicable. Sous prétexte que son langage est presque inaudible pour l’homme, l’araignée n’est pas écoutée. Les cris stridents qu’elle émet ne sont pas jugés dignes d’une oeuvre musicale. La géométrie rigoureuse de sa toile éveille la curiosité des milieux scientifiques, mais pas son admiration. On lui reproche la sauvagerie de ses techniques de chasse, la cruauté de son instinct de prédateur. Sa religion – sa relation à la mort – nous échappe.
La véritable intégration de l’araignée dans la société demande davantage d’indulgence et de tolérance.
21:00 Publié dans Prix Atelier Studer/Ganz 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La clef
Tout dernièrement, en rentrant du travail, je trouve une clef sur le paillasson de mon appartement. Pas un seul mot ne l’accompagne, juste une clef solitaire. A mon bon souvenir, personne n’était chargé d’une telle tâche. Des questions surgissent donc quant à sa provenance. C’est une clef d’appartement de couleur bleue, une clef banale qui pourrait ouvrir n’importe quelle porte, un appartement, un réduit à balai, une cave ou un hangar. Elle est trop grande pour une boîte aux lettres ou un cadenas à vélo.
Sans trop me préoccuper de cette affaire, j’allume la télévision, sors une bière du frigo et m’installe devant un match de foot. Je suis crevé. Ces derniers temps, le boulot me submerge, comble les moindres interstices de mes pensées et puise dans mes ultimes réserves d’énergie.
Soudain, on frappe à la porte. Comme d’habitude dans ce genre de cas, je fais le mort. Mais l'on frappe avec insistance. Dans un râle et contre ma volonté, je finis par me lever pour aller ouvrir. C’est la concierge, tout excitée et apparemment inquiète : « Bonsoir Monsieur, je n’ai pas pu vous prévenir avant, une dame est passée cet après-midi pendant votre absence, elle était en pleurs et a laissé une clef sur votre paillasson, j’espère que vous l’avez en votre possession. Est-ce que tout va bien ? Vous avez l’air tout pâle ». Je rassure alors la concierge que j’ai bien reçu la clef en question, que ces derniers temps je travaille beaucoup et que tout va bien. Je la remercie ensuite pour ses informations et lui souhaite une bonne soirée.
J’attends quelques secondes afin de m’assurer son départ, verrouille la porte derrière moi et m’affale sur le canapé. Quelques secondes s’écoulent, l’arbitre siffle un hors-jeu. Brusquement, je suis pris d’un terrible pressentiment. Je me lève, saisis la mystérieuse clef, la tourne et la retourne dans ma main en faisant les cent pas dans le hall d’entrée. J’ai les jambes qui tremblent, j’ai peur et je transpire.
Enfin, je m’élance, introduit la clef dans ma porte d’entrée et la tourne. Sans difficulté. Le loquet de la serrure se retire. Dans son habituel grincement perçant et aigu, à ma grande stupeur, la porte s’ouvre.
20:55 Publié dans Prix Atelier Studer/Ganz 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.12.2011
Le parking
Attendre que le temps passe à l’entrée d’un parking. Il fait beau. Mais à l’ombre il fait froid. C’est jour de marché et le monde se presse aux étalages, aux terrasses des cafés.
Le responsable de la circulation indique aux arrivants la direction à prendre d’un geste du bras. Un couple en sandales pousse un landau, une femme plutôt jolie tient un chien en laisse, une dame seule en robe grise accélère le pas, un vieux barbu en bras de chemise beige me regarde. Une très belle femme, petit sac de cuir brun en bandoulière, petites bottines claires, jambes longues, fines, cheveux relevés en chignon, ne me regarde pas. Un couple assez âgé arrive à bicyclette, en nage. Une fille en béquille vient d’être déposée et attend l’homme qui parque la voiture. Tout le monde a revêtu ses habits du dimanche. Les pommes du verger ne sont pas mûres.
Un homme grand et gras, portant des lunettes d’aviateurs, s’éloigne dans une voiture de collection. Un motard freine pour tourner. Un tout-terrain s’arrête à ma gauche. Tout à coup, beaucoup de trafic, près de quinze voitures s’agglutinent et forment un bouchon à l’entrée du parking. Vaudois, Genevois, Valaisans, Français, pour la plupart. Il y a des feux de signalisation dans le village et les véhicules arrivent par intermittence.
Les cloches du Prieuré sonnent. Plutôt pour l’ambiance que pour le culte. Plutôt pour le besoin de nostalgie du touriste que pour le reste. Personne ne prend le chemin de la forêt.
22:59 Publié dans Prix Atelier Studer/Ganz 2011 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
La chambre
J’habite un petit appartement à la sortie de la ville. En bordure de forêt. La porte d’entrée, orientée Ouest, ouvre sur une pièce composée de la cuisine et du salon, où j’ai le soleil du soir. En face de la porte, une table à manger en chêne massif, avec des chaises dépareillées. Derrière la table, les plaques à gauche, le plateau de cuisine et le lavabo au centre et le frigo à droite. Juste à gauche des plaques, un fourneau d’appoint qui me rend bien service dès l’automne. Le propriétaire me met du bois à disposition. Enfin, un canapé en cuir noir, accompagné d’une table basse, occupe le coin gauche de la pièce.
Ma chambre, de taille modeste, se découvre par une large et haute porte coulissante. Ainsi, le fourneau d’appoint réchauffe autant le salon que la chambre. Le lit, qui prend toute la place, ou presque, se situe au centre. C’est un double-lit en pin récemment acheté. Harnaché d’une moustiquaire fixée aux murs, il prend des airs de lit à baldaquin, et domine ainsi l’essentiel du volume. Deux petites commodes le bordent, sur lesquelles reposent mes bouquins, une bougie, des allumettes. Sur le mur, à gauche, une large fenêtre orientée Nord me préserve des rayons matinaux. Juste en-dessous, le bureau en sapin clair que je traîne depuis mon enfance. Il est trop grand pour une chambre aussi petite, mais je ne pouvais pas le mettre ailleurs. Il n’est jamais très bien rangé, une pile d’habits y traîne souvent, ainsi que les factures non-payées du mois dernier. Il détient dans ses tiroirs mes plus profonds secrets, mes premières lettres, quelques photos et des petits objets dont je n’ai pas pu me débarrasser. Certains, je ne sais plus à quoi ils correspondent : des billets de trains, un flyers de discothèque, un gros bouton de chemise, un briquet qui ne fonctionne plus.
Je me dis qu’un jour il faudra grandir, qu’il va bien falloir jeter et faire de l’ordre dans ces souvenirs. Mais on ne fait pas d’ordre dans les souvenirs, il y a ceux qui restent ancrés en tête et ceux qui ressurgissent au travers d’un objet retrouvé. Et puis c’est cruel de jeter un souvenir, c’est jeter une partie heureuse de soi-même car, en général, on s’arrange pour jeter la partie malheureuse.
Alors je referme les tiroirs et me dit que je ferai ça un autre jour, qu’aujourd’hui le soir est agréable et qu’il faut en profiter.
22:50 Publié dans Prix Atelier Studer/Ganz 2011 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
13.03.2011
Poème 86
Au bout des doigts,
L’infinie présence.
13:27 Publié dans Porrentruy 2010-2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.01.2011
Poème 85
Je n’ai plus peur des jugements,
Les joues fendues sous la gerçure du temps
Les dents cassées aux chambres closes
Les lèvres brûlées sur un ventre vacant
Les yeux crevés d’errance dans un sourire perdu.
Quand le monde me défigure
Pour les alléger,
Je nomme les choses
21:06 Publié dans Porrentruy 2010-2011 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
